Les conduites alimentaires

Lorsque le rapport à la nourriture devient souffrance

Troubles alimentaires Martine Gercault

Manger ne consiste pas seulement à se nourrir
L’alimentation est liée au plaisir, aux premiers liens, à l’histoire familiale, à la culture et à l’image que chacun entretient avec son propre corps. Elle accompagne les fêtes, les séparations, les moments de partage comme les périodes de solitude. Notre manière de manger appartient ainsi à la fois au corps et à la vie psychique.Il est naturel que l’appétit et les habitudes alimentaires varient selon les circonstances. Une période de moindre appétit, quelques excès ou le désir ponctuel de surveiller son alimentation ne constituent pas nécessairement un trouble. La conduite alimentaire devient préoccupante lorsqu’elle se rigidifie, se répète, envahit la pensée et fait perdre une part de liberté. La nourriture, le poids ou l’apparence corporelle occupent alors une place excessive et deviennent une source de souffrance.

Des manifestations très diverses
Les troubles des conduites alimentaires, ou TCA, regroupent principalement l’anorexie mentale, la boulimie et l’hyperphagie boulimique.

L’anorexie mentale se manifeste par une restriction importante de l’alimentation, associée à une peur intense de prendre du poids et à une perception altérée de son corps.
La boulimie comporte des crises durant lesquelles une grande quantité de nourriture est absorbée avec un sentiment de perte de contrôle, suivies de comportements destinés à empêcher la prise de poids, tels que les vomissements, le jeûne ou l’exercice physique excessif. Dans l’hyperphagie boulimique, les crises ne sont pas suivies de ces comportements compensatoires.

La réalité clinique est cependant souvent plus complexe que ces catégories. Certaines personnes alternent périodes de restriction et compulsions, mangent en cachette, éliminent de plus en plus d’aliments ou organisent toute leur existence autour du contrôle alimentaire. Les frontières entre les différentes formes peuvent être mouvantes au cours d’une vie.
Ces troubles ne sont pas toujours visibles. Une personne souffrant de boulimie peut avoir un poids apparemment stable. La honte, la culpabilité et la peur d’être jugée conduisent également beaucoup de personnes à dissimuler longtemps leurs difficultés.

Une conduite qui remplit une fonction

Un trouble alimentaire ne relève ni d’un caprice ni d’un simple manque de volonté. Il n’existe pas davantage une cause unique qui permettrait de l’expliquer. Des facteurs biologiques, psychologiques, familiaux, sociaux et culturels peuvent se conjuguer différemment selon chaque personne.

La conduite alimentaire remplit souvent une fonction psychique, même lorsqu’elle devient destructrice. La restriction peut procurer un sentiment de maîtrise lorsque la vie intérieure paraît incontrôlable. La compulsion peut tenter d’apaiser une tension, un vide ou une émotion impossible à contenir. Les préoccupations autour du poids peuvent masquer une fragilité de l’estime de soi, une difficulté à habiter son corps, à accepter ses transformations ou à trouver sa place dans la relation aux autres.

Il ne s’agit donc pas de donner au symptôme une signification toute faite. Pour l’un, il sera lié à une peur de grandir ou de se séparer ; pour un autre, à un traumatisme, une perte, une exigence de perfection ou une difficulté à reconnaître ses besoins. Seule l’histoire singulière de la personne permet de comprendre ce que cette conduite cherche à exprimer, à éviter ou à maintenir sous contrôle.

La place de la psychothérapie

La psychothérapie ne consiste pas à surveiller ce que la personne mange, ni à lui demander de renoncer par la seule volonté à son comportement. Elle cherche à comprendre la fonction du trouble et les émotions qui l’accompagnent, tout en aidant la personne à retrouver une relation moins conflictuelle avec son corps, ses besoins et ses sensations.

L’approche analytique permet d’explorer l’histoire du symptôme, ses significations inconscientes et les répétitions relationnelles auxquelles il peut être lié. Une thérapie davantage fondée sur l’échange aide à reconnaître les situations déclenchantes, à identifier les émotions et à construire d’autres manières de les traverser.

Selon la personne et le moment du travail, l’EMDR peut être utilisé lorsqu’un vécu traumatique participe au trouble. L’hypnose, LES TCC, la Gestalt ou certaines approches psychocorporelles peuvent également contribuer à restaurer un lien plus sensible et plus apaisé avec le corps. Ces approches ne sont pas appliquées mécaniquement : elles sont choisies en fonction de l’histoire, des besoins et de la fragilité de chacun.

Un accompagnement coordonné

Lorsqu’un trouble des conduites alimentaires est constitué, la psychothérapie ne peut généralement pas être le seul soin. L’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie boulimique peuvent avoir des conséquences physiques et psychiques importantes. Leur prise en charge doit associer, selon la situation, un suivi médical, psychologique ou psychiatrique et nutritionnel, coordonné entre les différents professionnels.

Une perte de poids rapide, des restrictions importantes, des vomissements répétés, des malaises ou des idées suicidaires nécessitent une évaluation médicale sans tarder. Plus le trouble est repéré et pris en charge précocement, plus il est possible d’éviter son aggravation et son installation durable.

Derrière une conduite alimentaire, il y a toujours une personne qui tente, comme elle le peut, de préserver un équilibre. Le travail thérapeutique ne vise pas seulement à faire disparaître un comportement. Il aide à rendre à la nourriture sa juste place, afin qu’elle n’ait plus à porter, à elle seule, ce qui n’a pas encore pu se dire.