Après la disparition d’un être aimé, il arrive un moment où la vie recommence à frapper à la porte.
Un rire échappe. Une invitation donne envie de sortir. Un voyage se dessine. Le désir revient, parfois timidement. Et avec lui peut surgir une émotion inattendue : la culpabilité.
Ai-je le droit d’être heureux alors que celui ou celle que j’aimais n’est plus là ?
Comme si recommencer à vivre risquait d’effacer celui qui a disparu. Comme si la fidélité à l’amour exigeait de rester fidèle à la douleur.
Le deuil n’est pas l’oubli
Faire son deuil ne signifie pas oublier. L’expression elle-même peut être trompeuse lorsqu’elle laisse entendre qu’il faudrait un jour « tourner la page », refermer définitivement un chapitre et ne plus regarder en arrière.
Nous ne tournons pas la page d’un être que nous avons profondément aimé.
Nous apprenons plutôt à vivre autrement avec son absence. Au début, celle-ci occupe presque tout l’espace. Le quotidien lui-même la rappelle : une place vide, une voix qui s’est éteinte, des habitudes devenues soudain inutiles, parfois des objets que l’on n’ose pas déplacer.
Puis, peu à peu, quelque chose se transforme. La douleur n’efface pas le lien, mais le lien peut cesser de n’être que douleur.
Celui qui n’est plus là continue d’appartenir à notre histoire intérieure, différemment.
Peut-on être fidèle sans rester malheureux ?
Il existe parfois une étrange fidélité à la souffrance.
Être heureux pourrait signifier que l’on n’aimait pas suffisamment. Ranger des affaires, modifier la maison, partir en vacances ou simplement passer une soirée agréable peut être vécu comme une forme de trahison. Cette culpabilité peut être encore plus forte quand apparaît une nouvelle rencontre amoureuse.
Comment aimer quelqu’un d’autre lorsque l’on a profondément aimé celui ou celle qui a disparu ?
Aimer de nouveau n’annule pas l’amour précédent. Notre vie affective n’est pas un livre dont il faudrait arracher les pages anciennes pour pouvoir en écrire de nouvelles.
On peut garder en soi la trace profonde d’un amour et permettre, cependant, à un autre lien d’exister.
Lorsque le « nous » disparaît
Le deuil d’un conjoint comporte une dimension particulière : nous ne perdons pas seulement une personne. Nous perdons aussi un « nous ». Une manière d’habiter le monde à deux. Des projets communs. Des habitudes. Une mémoire partagée. Quelqu’un connaissait notre histoire et il n’était plus besoin de nous expliquer.
Il faut alors retrouver un « je ». Et ce « je » n’est plus exactement celui qui existait avant la rencontre. C’est une personne transformée par les années vécues ensemble, puis transformée à nouveau par l’absence.
La question n’est pas : comment retrouver ma vie d’avant ? mais : qui suis-je désormais, et comment ai-je envie de vivre ?
Se donner l’autorisation de désirer à nouveau
Le désir revient rarement sur commande. Il peut commencer par presque rien : l’envie de sortir, revoir des amis, prendre soin de soi, voyager, reprendre une activité abandonnée. Ces mouvements sont précieux. Ils indiquent que l’énergie psychique, longtemps absorbée par le deuil, commence à pouvoir se tourner de nouveau vers le monde.
Il ne s’agit pas de « passer à autre chose », mais de faire une place à autre chose. La nuance est essentielle.
Ce qui a été vécu demeure, mais n’interdit pas ce qui peut encore être vécu.
Et si l’amour revient ?
Une rencontre amoureuse après un deuil peut être bouleversante. Elle peut réveiller le corps, le désir, la tendresse, l’envie de partager à nouveau. Mais elle peut également faire surgir des résistances profondes.
Il y a parfois la peur de trahir. Parfois celle de souffrir encore.
Et quelquefois une autre difficulté : comparer constamment le nouvel amour à celui qui a disparu.
Mais ces résistances ne sont pas toujours conscientes. Il arrive que l’on désire profondément aimer à nouveau tout en redoutant, sans véritablement le savoir, ce que cet amour pourrait bouleverser. Car accueillir une nouvelle personne dans sa vie, c’est aussi accepter de modifier un équilibre construit autour de l’absence. C’est laisser une autre présence entrer dans un espace intérieur longtemps habité par le souvenir.
On peut alors éprouver des sentiments sincères et pourtant se tenir à distance. Désirer la proximité, puis éprouver le besoin de se retirer. S’abandonner à des moments de tendresse et retrouver ensuite une forme de réserve.
Ces mouvements contradictoires ne signifient pas nécessairement que l’amour est absent. Ils peuvent témoigner d’un conflit intérieur entre le désir de vivre une nouvelle histoire et la difficulté à se dégager d’une fidélité silencieuse au passé.
Nous pouvons désirer consciemment ce que nous redoutons inconsciemment. Mais ces hésitations peuvent aussi fragiliser la relation naissante. Celui ou celle qui entre dans cette histoire ne vient pas remplacer l’absent, ni réparer la perte. Cette nouvelle personne a besoin d’être rencontrée pour elle-même, d’être accueillie dans sa singularité, avec ses propres désirs et ses attentes.
Le droit au bonheur appartient aussi à celui ou celle qui aime une personne endeuillée.
Aimer à nouveau suppose donc un mouvement délicat : honorer ce qui a été sans demander au présent de reproduire le passé.
Continuer à vivre n’est pas abandonner
Il n’existe pas de calendrier universel du deuil. Certains auront besoin de beaucoup de temps avant de pouvoir envisager une nouvelle relation. D’autres ressentiront plus rapidement le besoin d’une présence, d’un lien, d’une vie partagée.
Il n’y a pas de durée qui prouverait la profondeur de l’amour.
La souffrance n’est pas la mesure de la fidélité.
Ce qui importe est de pouvoir reconnaître ce qui nous anime : cherchons-nous à fuir l’absence à tout prix ? À remplir un vide devenu insupportable ? Ou sentons-nous qu’une disponibilité nouvelle est réellement en train de naître ?
Un travail thérapeutique peut parfois aider à différencier ces mouvements , à reconnaître les conflits inconscients qui entravent le désir et à dénouer la culpabilité qui empêche de revenir vers la vie.
S’autoriser à vivre
On entend parfois dire après la disparition d’un être aimé : « Il ou elle aurait voulu que je sois heureux. » Cette pensée peut aider. Mais l’autorisation doit progressivement venir de soi.
Il reste peut-être des rencontres à faire, des lieux à découvrir, des projets à inventer, des amitiés à approfondir. Et peut-être un amour que nous ne connaissons pas encore.
La vie après un deuil ne reprend pas exactement là où elle s’était interrompue. Elle porte désormais une absence. Mais cette absence n’a pas à occuper toute la place.
On peut garder en soi ceux que l’on a aimés et continuer à avancer. On peut se souvenir et rire. Être fidèle et désirer. Avoir été profondément heureux avec quelqu’un et le devenir autrement.
Revenir à la vie n’est pas trahir celui qui a disparu. C’est accepter que, malgré l’absence, une vie peut encore s’ouvrir.
Martine Gercault