L’amour n’a pas d’âge
Quand les baby-boomers réinventent la vie amoureuse
Quand les baby-boomers réinventent la vie amoureuse
Ils ont grandi dans un monde où le mariage était encore souvent conçu pour durer toute une vie. Puis ils ont traversé les grandes transformations des années soixante et soixante-dix : l’émancipation des femmes, la libération sexuelle, la remise en question des modèles familiaux traditionnels, l’évolution du couple et du rapport au corps.
Les baby-boomers ont ainsi participé à une profonde transformation des manières d’aimer.
Aujourd’hui, ils ont soixante-dix ans, parfois davantage. Beaucoup ont déjà vécu plusieurs vies en une : un ou plusieurs couples, des enfants, des séparations, parfois un veuvage, des recompositions familiales, des réussites et des blessures.
Et les voici confrontés à une question que les générations précédentes se posaient peut-être autrement : que devient l’amour lorsque l’on avance en âge ?
Faut-il devenir raisonnable ? Renoncer au bouleversement amoureux pour entrer dans une vie affective plus sage, faite de tendresse, de complicité et de souvenirs ?
Rien n’est moins sûr.
Le désir n’a pas de date de péremption.
On peut encore éprouver l’attente, le manque, l’émotion d’un message reçu, l’impatience de retrouver l’autre, le trouble d’un corps contre le sien. On peut se découvrir soudain plus vivant parce que quelqu’un est entré dans notre vie.
Mais on n’aime sans doute plus tout à fait de la même manière lorsque l’on a déjà beaucoup vécu.
Aimer avec son histoire
À vingt ans, une grande partie de la vie est encore à inventer.
Plus tard, nous arrivons dans la rencontre avec une histoire déjà longue. Nous avons aimé, été aimés, parfois trahis ou abandonnés. Nous avons construit des couples, des familles, élevé des enfants. Certains ont connu la séparation, d’autres le veuvage. Nous avons aussi développé des habitudes, un mode de vie, un territoire qui nous appartient.
Une nouvelle rencontre ne s’écrit donc jamais sur une page blanche.
Chacun arrive accompagné, symboliquement, de ceux qu’il a aimés, de ses blessures, de ses fidélités, de ses peurs et de ses souvenirs. Comme si une nouvelle histoire venait effacer la précédente. Il n’en est rien. Le défi n’est pas de l’effacer… mais de faire une place au nouveau sans renier ce qui a été vécu.
Notre vie psychique n’obéit pas à la logique selon laquelle un amour devrait disparaître pour qu’un autre puisse exister. Nous pouvons conserver en nous un lien profond avec quelqu’un qui a compté et, pourtant, nous rendre à nouveau disponibles à la rencontre.
Le nouvel amour ne remplace pas. Il ouvre un autre chapitre.
Mais encore faut-il lui laisser suffisamment de place pour qu’il ne soit pas condamné à vivre dans l’ombre de celui qui l’a précédé.
Le paradoxe de l’amour senior : être libre et accepter d’être dérangé
Avec les années, nous sommes souvent devenus plus autonomes.
Nous avons notre appartement, nos amis, nos enfants, nos voyages, nos habitudes, notre manière de dormir, de manger, d’organiser nos journées. Cette liberté a parfois été durement acquise.
Puis quelqu’un arrive.
Il modifie l’emploi du temps, introduit de l’attente et de l’imprévisible. Il oblige à tenir compte d’un autre et nous confronte parfois à des habitudes qui ne sont pas les nôtres.
L’un des grands enjeux des rencontres tardives devient : comment faire une place à l’autre sans renoncer à soi ?
Il ne s’agit plus nécessairement de tout fusionner, de vivre immédiatement ensemble ou de reproduire le modèle du couple construit à trente ans. Il faut parfois inventer une nouvelle géographie amoureuse.
Être ensemble et rester soi.
Le corps désire encore
Notre société accepte volontiers l’idée que les seniors voyagent, travaillent, font du sport ou entreprennent. Elle reste parfois beaucoup plus embarrassée devant leur sexualité.
Cependant, le corps vieillissant reste un corps sensible, désirant, capable de plaisir et d’émotion. Certes, il a changé, la sexualité aussi, demandant parfois davantage de temps, de confiance, de tendresse, d’attention à l’autre. Mais cette transformation peut également ouvrir une autre sensualité.
La performance perd de son importance au profit de la présence. Le toucher, la peau, les caresses, la proximité des corps prennent une profondeur nouvelle.
La sexualité ne disparaît pas avec l’âge. Elle devient différente.
Lorsque l’amour réveille nos vulnérabilités
On pourrait imaginer qu’avec l’expérience nous devenons définitivement sages en amour. Ce serait mal connaître l’inconscient.
Une rencontre importante peut réveiller à tout âge nos peurs les plus anciennes : peur d’être abandonné, de ne plus être désiré, de perdre l’autre, de ne pas compter suffisamment pour lui.
L’amour possède cette étrange capacité à rendre vulnérable celui qui se croyait devenu parfaitement autonome. Et peut-être est-ce précisément l’un de ses pouvoirs. Il nous rappelle que nous sommes encore capables d’être touchés.
L’âge ne nous protège ni du désir ni de la peur de perdre. Mais l’expérience peut nous permettre de reconnaître davantage ce qui appartient à notre histoire et ce qui appartient réellement à la relation présente.
Aimer devient alors aussi un travail de lucidité.
Ne pas chercher à retrouver sa jeunesse
Une nouvelle histoire d’amour n’a pas pour fonction de nous rajeunir.
Elle peut faire beaucoup mieux : nous rendre intensément présents à l’âge que nous avons.
Il ne s’agit pas de retrouver celui ou celle que nous étions à vingt ou trente ans., mais de découvrir celui ou celle que nous pouvons encore devenir.
C’est peut-être là que l’amour rejoint cette capacité à se réinventer.
Une rencontre peut rouvrir des espaces que l’on croyait définitivement refermés. Le désir revient. Des projets apparaissent. On voyage autrement. On découvre de nouveaux lieux, de nouveaux amis, parfois une autre famille.
L’avenir, que l’on avait commencé à penser en termes de rétrécissement, retrouve soudain de l’inconnu.
Oser encore aimer
Aimer dans la seconde partie de la vie demande peut-être un courage particulier. Nous savons désormais que tout peut finir. Nous savons ce qu’est la séparation. Nous savons que le temps n’est pas infini.
Mais cette conscience peut précisément donner davantage de prix à ce qui est vécu.
Il ne s’agit plus d’attendre une vie idéale. Il s’agit d’être vivant dans celle qui est là.
Oser rencontrer. Oser désirer. Oser être désiré. Oser faire une place à quelqu’un. Oser aussi poser ses limites et ne pas accepter une relation qui ne nous convient pas par peur de la solitude.
Et surtout, ne pas décider, à la place de la vie, que le temps des grandes rencontres est terminé.
Il n’est jamais trop tard pour aimer.
Car à tout âge, une rencontre peut encore bouleverser le cours d’une vie.
Martine Gercault

Après un deuil, a-t-on le droit d’être heureux à nouveau ?